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November 07, 2012

99 Jahre Albert Camus

Lettre à un désespéré (1939)
Vous m’écrivez que cette guerre vous accable, que vous consentiriez à mourir mais que vous ne pouvez supporter cette universelle sottise, cette lâcheté sanguinaire et cette naïveté criminelle qui croit encore que le sang peut résoudre des problèmes humains.
Je vous lis et je vous comprends. Je comprends surtout ce choix et cette opposition entre votre bonne volonté à mourir et votre répugnance à voir mourir les autres. Cela prouve la qualité d’un homme. Cela le met au rang de ceux à qui l’on peut parler. Comment ne pas désespérer en effet ? Bien souvent le sort de ceux que nous aimons s’est trouvé menacé. Maladie, mort, folie, mais il restait nous et ce à quoi nous avons cru ! Bien souvent les valeurs qui étaient notre vie ont failli crouler. Jamais ce sort et ces valeurs n’ont été plus menacés dans leur entier et en même temps. Jamais nous n’avons été si totalement livrés à l’anéantissement.
Je vous comprends mais je ne vous suis plus lorsque vous prétendez faire de ce désespoir une règle de vie et, jugeant que tout est inutile, vous retirer derrière votre dégoût. Car le désespoir est un sentiment et non un état. Vous ne pouvez demeurer sur lui. Et le sentiment doit laisser la place à une vue claire des choses.
Vous dites : « Et d’ailleurs, que faire ? Et que puis-je faire ? » Mais la question ne se pose pas d’abord comme ça. Vous croyez encore à l’individu, certes, puisque vous sentez bien ce qu’il y a de bon chez ceux qui vous entourent et en vous-même. Mais ces individus ne peuvent rien et vous désespérez de la société. Mais prenez garde que vous aviez répudié déjà cette société bien avant la catastrophe, que vous et moi savions que la fin de cette société était la guerre, que vous et moi le dénoncions et qu’enfin nous ne sentions rien de commun entre nous et elle. Cette société aujourd’hui est la même. Elle en est venue à sa fin normale. Et en vérité, à voir froidement les choses, vous n’avez pas plus de raisons de désespérer que vous n’en aviez en 1928. Exactement, vous en avez juste autant.
Et, tout bien considéré, ceux qui firent la guerre en 1914 avaient plus de raisons de désespérer puisqu’ils comprenaient moins les choses. Vous me direz que de savoir que 1928 était aussi désespérant que 1939 ne vous avance en rien. Cela n’est qu’apparent. Car vous ne désespériez pas totalement en 1928, au lieu que maintenant tout vous paraît vain. Si les choses n’ont pas changé, c’est que votre jugement est faux. Il l’est comme chaque fois qu’une vérité, au lieu de vous apparaître à la lumière du raisonnement, s’incarne dans le vivant. Vous avez prévu la guerre, mais vous pensiez l’empêcher. C’est ce qui vous arrêtait de désespérer totalement. Vous pensez aujourd’hui que vous ne pouvez plus rien empêcher. Là est le nœud du raisonnement.
Mais d’abord il faut vous demander si vous avez bien fait ce qu’il fallait pour empêcher cette guerre. Si oui, cette guerre pourrait vous paraître fatale et vous pourriez juger qu’il n’y a plus rien à faire. Mais je suis sûr que vous n’avez pas fait tout ce qu’il fallait, pas plus qu’aucun de nous. Vous n’avez pas pu empêcher ? Non, cela est faux. Cette guerre, vous le savez, n’était pas fatale. Il suffisait que le traité de Versailles fût révisé à temps. Il ne l’a pas été. Voilà toute l’histoire et vous voyez qu’elle pourrait être autre. Mais ce traité, ou telle autre cause, il peut encore être révisé. Cette parole de Hitler, on peut encore faire que sa loyauté soit inutile. Ces injustices qui ont appelé d’autres injustices, on peut encore les refuser et demander que leurs répliques le soient aussi. Il y a encore une tâche utile à accomplir. Vous supposez que votre rôle d’individu est pratiquement nul. Mais j’invertirai alors mon raisonnement précédent et je vous dirai qu’il n’est ni plus grand ni moindre qu’il n’était en 1928. Je sais d’ailleurs que vous n’êtes pas très assis sur cette notion de l’inutilité. Car je crois que vous n’approuverez guère l’objection de conscience. Et si vous ne l’approuvez pas, ce n’est point par manque de courage ni d’admiration. Mais parce que vous jugez qu’elle n’a aucune utilité. Vous avez donc déjà conçu l’idée d’une certaine utilité qui vous permet de suivre ce que je dis.
Vous avez quelque chose à faire, n’en doutez pas. Chaque homme dispose d’une zone plus ou moins grande d’influence. Il la doit à ses défauts autant qu’à ses qualités. Mais n’importe, elle est là, immédiatement utilisable. Ne poussez personne à la révolte. Il faut être ménager du sang et de la liberté des autres. Mais vous pouvez persuader dix, vingt, trente hommes que cette guerre n’était pas fatale, que des moyens de l’arrêter peuvent être tentés qui ne l’ont pas été encore, qu’il faut le dire, l’écrire quand on peut, le crier quand il faudra. Ces dix ou trente hommes à leur tour le diront à dix autres qui le répéteront. Si la paresse les arrête, tant pis, recommencez avec d’autres. Et quand vous aurez fait ce que vous devez faire dans votre zone, sur votre terrain, arrêtez-vous et désespérez à votre aise. Comprenez qu’on peut désespérer du sens de la vie en général mais non de ses formes particulières, de l’existence, puisqu’on n’a pas de pouvoir sur elle, mais non de l’histoire où l’individu peut tout. Ce sont des individus qui nous font mourir aujourd’hui. Pourquoi des individus ne parviendraient-ils pas à donner la paix au monde ? Il faut seulement commencer sans songer à de si grands buts. Comprenez donc qu’on fait la guerre autant avec l’enthousiasme de ceux qui la veulent qu’avec le désespoir de ceux qui la renient de toute leur âme.
(nach Témoins, No. 29, März 1962).

November 07, 2011

98 Jahre Albert Camus



Aus einer Rede vor spanischen Flüchtlingen am 22. Januar 1958.
Mehr über Camus und den Anarchismus findet man hier.

November 07, 2010

97 Jahre Albert Camus

Den Literaturnobelpreisträger Albert Camus, der am 7. November 1913 in Mondovi/Algerien geboren wurde, brauche ich wohl kaum vorzustellen. Weniger bekannt sind allerdings die Beziehungen die Camus nach dem Ende des Zweiten Weltkriegs und bis zu seinem Unfalltod 1960 mit den französischen Anarchisten, insbesondere den radikalpazifistischen und synthesistischen Tendenzen unterhielt (siehe hierzu das von Lou Marin herausgegebene Buch Camus et les libertaires, Marseille 2008). Grund genug Camus' Geburtstag hier zu begehen; ausgewählt habe ich einen Auszug aus L'homme révolté (1951) über metaphysische und historische Revolution:

"La liberté, 'ce nom terrible écrit sur le char des orages [Philothée O'Neddy]', est au principe de toutes les révolutions. Sans elle, la justice paraît aux rebelles inimaginable. Un temps vient, pourtant, où la justice exige la suspension de la liberté. La terreur, petite ou grande, vient alors couronner la révolution. Chaque révolte est nostalgie d'innocence et appel vers l'être. Mais la nostalgie prend un jour les armes et elle assume la culpabilité totale, c'est-à-dire le meurtre et la violence. Les révoltes serviles, les révolutions régicides et celles du XXe siècle, ont ainsi accepté, consciemment, une culpabilité de plus en plus grande dans la mesure où elles se proposaient d'instaurer une libération de plus en plus totale. Cette contradiction, devenue éclatante, empêche nos révolutionnaires d'avoir l'air de bonheur et d'espérance qui éclatait sur le visage et dans les discours de nos Constituants. Est-elle inévitable, caractérise-t-elle ou trahit-elle la valeur de révolte, c'est la question qui se pose à propos de la révolution comme elle se pose à propos de la révolte métaphysique. En vérité, la révolution n'est que la suite logique de la révolte métaphysique et nous suivrons, dans l'analyse du mouvement révolutionnaire, le même effort désespéré et sanglant pour affirmer l'homme en face de ce qui le nie. L'esprit  révolutionnaire prend ainsi la défense de cette part de l'homme qui ne veut pas s'incliner. Simplement, il tente de lui donner son règne dans le temps. Refusant Dieu, il choisit l'histoire, par une logique apparemment inévitable.

En théorie, le mot révolution garde le sens qu'il a en astronomie. C'est un mouvement qui boucle la boucle, qui passe d'un gouvernement à l'autre après une translation complète. Un changement du régime de propriété sans changement de gouvernement correspondant n'est pas une révolution, mais une réforme. Il n'y a pas de révolution économique, que ses moyens soient sanglants ou pacifiques, qui n'apparaisse en même temps politique. La révolution, par là, se distingue déjà du mouvement de révolte. Le mot fameux : 'Non, sire, ce n'est pas une révolte, c'est une révolution' met l'accent sur cette différence essentielle. Il signifie exactement 'c'est la certitude d'un nouveau gouvernement' Le mouvement de révolte, à l'origine, tourne court. Il n'est qu'un témoignage sans cohérence. La révolution commence au contraire à partir de l'idée. Précisément, elle est l'insertion de l'idée dans l'expérience historique quand la révolte est seulement le mouvement qui mène de l'expérience individuelle à l'idée. Alors que l'histoire, même collective, d'un mouvement de révolte, est toujours celle d'un engagement sans issue dans les faits, d'une protestation obscure qui n'engage ni systèmes ni raisons, une révolution est une tentative pour modeler l'acte sur une idée, pour façonner le monde dans un cadre théorique. C'est pourquoi la révolte tue des hommes alors que la révolution détruit à la fois des hommes et des principes. Mais, pour les mêmes raisons, on peut dire qu'il n'y a pas encore eu de révolution dans l'histoire. Il ne peut y en avoir qu'une qui serait la révolution définitive. Le mouvement qui semble achever la boucle en entame déjà une nouvelle à l'instant même où le gouvernement se constitue. Les anarchistes, Varlet en tête, ont bien vu que gouvernement et révolution sont incompatibles au sens direct. 'Il implique contradiction, dit Proudhon, que le gouvernement puisse être jamais révolutionnaire et cela par la raison toute simple qu'il est gouvernement.' Expérience faite, ajoutons à cela que le gouvernement ne peut être révolutionnaire que contre d'autres gouvernements. Les gouvernements révolutionnaires s'obligent la plupart du temps à être des gouvernements de guerre. Plus la révolution est étendue et plus l'enjeu de la guerre qu'elle suppose est considérable. La société issue de 1789 veut se battre pour l'Europe. Celle qui est née de 1917 se bat pour la domination universelle. La révolution totale finit ainsi par revendiquer, nous verrons pourquoi, l'empire du monde.

En attendant cet accomplissement, s'il doit survenir, l'histoire des hommes, en un sens, est la somme de leurs révoltes successives. Autrement dit, le mouvement de translation qui trouve une expression claire dans l'espace n'est qu'une approximation dans le temps. Ce qu'on appelait dévotement au XIXe siècle l'émancipation progressive du genre humain apparaît de l'extérieur comme une suite ininterrompue de révoltes qui se dépassent et tentent de trouver leur forme dans l'idée, mais qui ne sont pas encore arrivées à la révolution définitive, qui stabiliserait tout au ciel et sur la terre. Plutôt que d'une émancipation réelle, l'examen superficiel conclurait à une affirmation de l'homme par lui-même, affirmation de plus en plus élargie, mais toujours inachevée. S'il y avait une seule fois révolution, en effet, il n'y aurait plus d'histoire. Il y aurait unité heureuse et mort rassasiée. C'est pourquoi tous les révolutionnaires visent finalement à l'unité du monde et agissent comme s'ils croyaient à l'achèvement de l'histoire. L'originalité de la révolution du XXe siècle est que, pour la première fois, elle prétend ouvertement réaliser le vieux rêve d'Anacharsis Cloots, l'unité du genre humain, et, en même temps, le couronnement définitif de l'histoire. Comme le mouvement de révolte débouchait dans le 'tout ou rien', comme la révolte métaphysique voulait l'unité du monde, le mouvement révolutionnaire du XXe siècle, arrivé aux conséquences les plus claires de sa logique, exige, les armes à la main, la totalité historique. La révolte est alors sommée, sous peine d'être futile ou périmée, de devenir révolutionnaire. Il ne s'agit plus pour le révolté de se déifier lui-même comme Stirner ou de se sauver seul par l'attitude. Il s'agit de déifier l'espèce comme Nietzsche et de prendre en charge son idéal de surhumanité afin d'assurer le salut de tous, selon le vœu d'Ivan Karamazov. Les Possédés entrent en scène pour la première fois et illustrent alors l'un des secrets de l'époque : l'identité de la raison et de la volonté de puissance. Dieu mort, il faut changer et organiser le monde par les forces de l'homme. La seule force de l’imprécation n'y suffisant plus, il faut des armes et la conquête de la totalité. La révolution, même et surtout celle qui prétend être matérialiste, n'est qu'une croisade métaphysique démesurée. Mais la totalité est-elle l'unité ? C'est la question à laquelle cet essai doit répondre."
(Albert Camus, L'homme révolté, Paris, 1951, S.135-138).

April 15, 2010

An inconvenient truth

Gesehen bei Ars libertatis:
"Freedom is not a reward or a decoration that is celebrated with champagne…It’s a long distance race, quite solitary and very exhausting."
bzw. im französischen Original:
"La liberté n'est pas une récompense, ni une décoration qu'on fête dans le champagne... Oh non, c'est une corvée, au contraire, et une course de fond, bien solitaire, bien exténuante. Pas de champagne, point d'amis qui lèvent leur verre en vous regardant avec tendresse. Seul dans une salle morose, seul dans le box, devant les juges, et seul pour décider, devant soi-même ou devant le jugement des autres. Au bout de toute liberté, il y a une sentence; voilà pourquoi la liberté est trop lourde à porter, surtout lorsqu'on souffre de fièvre, ou qu'on a de la peine, ou qu'on aime personne.
Ah! mon cher, pour qui est seul, sans dieu et sans maître, le poids des jours est terrible."

Nur mit der Schlussforderung können wir uns nichtsdestotrotz nicht abfinden:
"Il faut donc se choisir un maître..."
Jean-Baptiste Clamence, Romanfigur aus Albert Camus' La chute (1956).