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Februar 09, 2013

120 Jahre Charles Auguste Bontemps

"(...) il reste que l’homme a une tendance innée aux créations imaginaires, à se sortir de sa condition naturelle, à se délivrer de ses instincts animaux. Il se veut grandir et c’est par cela que se fait le progrès moral des sociétés. Il imagine des hypothèses et c’est par elles qu’il est entraîné à découvrir. Cultivée sur ce plan, l’imagination est féconde. Le mal, c’est que trop souvent elle se satisfasse de soi et substitue le rêve à la pensée, la béatitude à l’action. 
Par cette substitution, l’homme perd la faculté de raisonner juste, donc d’apprendre à se conduire seul ; il retombe aux chaînes des rites, parce que son jugement se satisfait des approximations d’une logique abstraite. Or si la logique est un instrument parfait de raisonnement, c’est à condition qu’elle parte de postulats vérifiés. Elle n’est pas par elle-même un critère d’exactitude. On raisonne avec une égale logique sur le vrai et. sur le faux. Un jugement n’est valable que si le postulat du raisonnement est vérifié, et il ne l’est que par sa coïncidence avec les faits observables… 
En résumé, l’homme a conquis des avantages matériels sous l’empire de la nécessité. Il y a acquis un élargissement de la pensée objective, mais il n’a pas discipliné sa nécessaire imagination à ce qui est du domaine de ses facultés, c’est-à-dire à l’exploration et à l’appréhension du réel. 
Comment peut-il acquérir cette discipline qui le gardera des embastillements de l’esprit ? Tout simplement de la même manière que sont conciliées les tendances au moindre effort qui suscitent l’invention des machines aux dépens de la santé physique : le sport, l’effort devenu jeu, rétablit l’équilibre. De même, la culture de l’esprit satisfait aux élans instinctifs qui portent l’homme à se dépasser, sans qu’il ait à renoncer les plaisirs de la chair que sa culture même l’incite à modérer naturellement. Plus un homme est cultivé et, surtout, éclectiquement cultivé, moins il offre de prise aux dogmes, aux truismes, aux conformismes. Plus il s’attache, en marge de sa spécialité, à prêter attention à des disciplines diverses, à se tenir au fait des choses du vaste monde, plus il devient délicat dans le choix de ses plaisirs et compréhensif des dilections d’autrui.
(...) Ainsi, resté biologiquement semblable à lui-même, le barbare que nous voyons réapparaître chez tant d’individus quand les troubles déchaînent et exacerbent les instincts de la brute refoulée, ce même homme se manifeste sociable, courtois et souvent généreux dans une ambiance sociale comme huilée de civilité. La culture accumulée et décantée a développé dans le milieu ce qui est profitable à l’humanité et tendu à inhiber ce qui lui est nuisible. Chaque individu participant de cette culture et baignant dans cette ambiance a fait épanouir le meilleur de sa nature et contraint ou masqué le mauvais. Il se produit à l’égard du cerveau et de la sensibilité exactement ce qui se produit à l’égard du corps. L’athlète, en cultivant, en développant ses muscles pour eux-mêmes, se délivre de surcroît des adiposités malsaines et de la méchante humeur que cause une mauvaise circulation.
Il semble donc qu’on puisse admettre que l’essentiel du progrès de l’homme réside dans l’approfondissement et la grande diffusion de la culture, sa liberté dans l’expression sans entraves de ses idées et la correction de la liberté dans la confrontation des idées aux faits. La liberté disparaît avec la culture quand les individus sont soumis à un enseignement dirigé, quel qu’il soit, et d’où sont bannis, l’opposition, la contradiction et le souple éclectisme, celui qui sert à s’informer et non à se dérober. 
Le plus grand des crimes contre l’intelligence, c’est de conduire l’individu, au moyen d’un enseignement faussement objectif, à des réflexes subjectifs qui le rendent incapable de réagir à l’argument d’autorité. Une telle éducation est pire que la formation d’un subjectivisme religieux. La religion suppose la foi. Les inconséquences de la religion peuvent détruire la foi ou la soustraire aux impératifs des clergés temporels. Rien ne peut remédier à la déformation de jeunes cerveaux en qui est inculquée une rigoureuse méthode de raisonnement à sens unique. Mieux vaudrait ne pas raisonner que de raisonner systématiquement faux. 
C'est quand elle aboutit à cette conception de l’unification imbécile d’un peuple qu’une révolution — quoi qui la justifie d’autre part — est une dangereuse réaction, un renversement de l’évolution et qu’il serait niais de la tenir pour un progrès quand même parce qu’elle s’appelle révolution. Un esprit libertaire ne saurait sans se nier se laisser aller à des attitudes dictées par le fétichisme des mots. Ce ne sont pas les mots qui comptent, mais leur contenu à une époque et dans des circonstances données. C’est à cette faculté de choisir sous les étiquettes et les emballages que commence l’exercice d’une liberté authentique, d’une liberté libertaire."
Auszug aus "Un critérium libertaire de la révolution", in Défense de l'homme, 3, Dezember 1948; den integralen Text findet man hier: http://www.la-presse-anarchiste.net/spip.php?article1998

Februar 09, 2012

119 Jahre Charles Auguste Bontemps


La liberté individuelle se défend anachroniquement selon la très vieille opinion qu’il n’est d’indépendance, pour le modeste possédant, que sur son champ, derrière son comptoir ou devant son établi. Cependant, des millions d’hommes et de femmes non possédants ne peuvent indéfiniment faire les frais d’une production et d’une répartition insuffisantes, onéreuses et inadéquates aux besoins, pour qu’une minorité de leurs concitoyens se croient indépendants, ce qui n’est, en dernière analyse, qu’une illusion.
Les conquêtes que les hommes ont faites sur la nature empruntent aux forces de la nature. Elles obéissent à leur déterminisme et les hommes sont contraints de les suivre pour les diriger ou de se laisser emporter par elles au désordre économique. De sorte que, finalement — dans l’intrication des productions et des échanges nationaux et internationaux — c’est la nécessité publique qui doit orienter l’organisation de l’économie. De manière ou d’autre, il faut à la fois que soient trustées les grandes affaires et que soient contenus les trusts, ceux de forme soviétique aussi bien que ceux de forme capitaliste. Les petites affaires ne peuvent durer et prospérer qu’autant qu’elles correspondent à des besoins et tiennent dans le circuit la place qui convient, non à leur possesseur, mais à la nature des services qu’elles rendent.
Est-ce là une régression de la liberté ? Ce peut être, en effet, un servage d’Etat dont notre temps aura fait la dure expérience. Ce peut être aussi, dans une société collectivisée sous une extrême rigueur policière, la stagnation de l’économie par l’annulation des libres initiatives.
Il faut cependant, à une société équipée d’instruments nouveaux, des principes de vie nouveaux. La difficulté est d’axer ces principes de telle sorte que la socialisation des moyens n’entraîne pas la caporalisation des personnes. Que l’argent n’ait plus toute autorité ne suffit pas à changer la condition des hommes de labeur si tout le pouvoir demeure en dehors d’eux. Que la production et la répartition des biens soient rationnellement et intégralement organisées, que la prospérité même en découle, il n’en résulte aucun progrès humain authentique, si au sein du mécanisme économique et social, à chaque rouage essentiel ne subsistent une possibilité et un intérêt d’initiative individuelle ; si dans les laboratoires et les facultés, comme dans la modeste chambre d’un pionnier solitaire, ne sont maintenues et stimulées les tendances des élites à la libre recherche.
Dans cet ordre d’idées, les doctrines et les systèmes abondent. Aucun, et singulièrement ceux qui, plus ou moins déformés, ont été mis en actes, ne résout la contradiction de l’individuel et du social. Tous comportent des éléments valables que désignent au choix les expériences des révolutions décevantes de ce premier demi-siècle. Ils sont à reprendre dans une synthèse d’organisation sociale qui, de quelque nom qu’on la désigne, sera collectiviste quant à la gestion des choses. Ce qu’on en doit dégager pour ce qui est de notre objet, ce n’est pas tant la forme organique à lui donner que l’esprit qui la devrait animer afin qu’elle servît la liberté.
Tout serait aisé s’il suffisait de rappeler le truisme démocratique : le bien public, fait collectif, exige comme tel le concours de tous et interdit ce qui lui est contraire. Précisément, c’est à partir de cette interdiction que l’arbitraire commence et que disparaît la liberté puisque, au moule étroit des juristes, ce principe dirimant signifie que le social prime absolument le particulier. Il devrait donc être corrigé par l’exception formelle des droits de l’individu : libre manifestation de toute pensée, liberté sans condition des actes accomplis en privé, droit effectif à un temps suffisant de vie rigoureusement personnelle, c’est-à-dire sans aucun contrôle d’emploi. Sans ces garanties, il n’est de révolution où l’individu ne se retrouve bientôt ficelé et bâillonné par les “devoirs” arbitraires et les néoconformismes.
Disons, en d’autres termes, qu’il n’est point de système qui vaille un effort de réalisation s’il pose l’individu comme la chose du collectif. L’individu est un élément du collectif dont il est inséparable puisqu’ils sont et vivent l’un par l’autre. Mais l’individu seul est une réalité, un “ être ” en soi et pour soi : une personne. C’est pour subsister que l’individu est astreint à une part de l’effort commun, à des disciplines inévitables. Cette part d’efforts accomplie, sa personne doit recouvrer sa complète autonomie, son existence “ pour soi ” qui est la condition sans laquelle toute vie humaine serait dépourvue de signification.
(Aus: L'homme et la liberté [1955], nach der Ausgabe Paris, 2002, S.99-101).